Incertitude conjoncturelle ou manque de volonté? Toujours est-il que les bijoutiers genevois ne forment pas assez. Sur la vingtaine d'entreprises formatrices, seules six accueillent actuellement des apprenti-e-s. «A Genève où culmine l'art de la joaillerie, les cours organisés par l'association professionnelle dépassent de loin les exigences de l'ordonnance fédérale, constate Emmanuelle Garcia Gavillet, présidente du pôle Arts appliqués et responsable de la commission spécifique de la formation de la bijouterie. Afin de maintenir ces cours et le très haut niveau de formation, le nombre d'apprentis en dual doit impérativement croître car au Centre de formation professionnelle arts appliqués (CFPAA), les places se limitent à 15 par année.» En effet, les demandes dans la bijouterie de luxe se font de plus en plus pointues. «On a besoin de gens compétents. Si on n'a plus de sertisseurs et de bijoutiers avec une formation complète, qui va travailler sur les pièces haut de gamme? s'interroge Emmanuelle Garcia Gavillet.
Les jeunes futurs diplômés se distinguent aux différents concours, ont de l'ambition et l'envie de réussir. Il faut les encourager en leur offrant des places de formation et d'emploi.»
Une technique en or
A 25 ans et déjà un CFC de dessinatrice d'intérieur en poche, Muriel Kouevi achève un second apprentissage de bijoutière. Elle vient de décrocher, pour l'excellence de son travail technique, le prix Piaget du Meilleur Joaillier. «Après mon premier CFC, j'ai voyagé en Amérique latine et j'ai réalisé quelques bijoux artisanaux. Jamais je n'aurais pensé que j'en ferai mon métier!» Muriel revient à Genève, intègre la Haute Ecole d'art et de design (HE AD) puis se tourne à nouveau vers la formation professionnelle. «Je ne trouvais plus de plaisir à travailler sur des projets abstraits. Il me fallait toucher la matière. La bijouterie, c'est de l'architecture miniature en 3D. On imagine l'objet, on le fabrique et… on le porte.» La jeune femme termine cette année son apprentissage chez Alain Hirt, artisan bijoutier, après avoir remporté ce printemps à Lucerne le troisième prix technique au championnat du meilleur bijoutier suisse. Avec un tel talent, il semblerait que son avenir professionnel scintille à la lueur de quelques perspectives prometteuses puisque Piaget lui offre une place de stage de six mois avec un probable engagement à la clé. «Je suis ravie de cette opportunité, mais… je suis aussi très bien chez mon patron!»
La perle du design
Venue de Chine rejoindre sa famille établie à Genève, Mo Su, 28 ans, se souvient avec amusement du concours de circonstances qui l'a projetée sur la voie de sa brillante formation de bijoutière. «J'ai commencé par apprendre le français, puis j'ai voulu intégrer une Haute Ecole d'art. Mais je me suis trompée lors de l'inscription et je me suis retrouvée au CFPAA, au milieu d'élèves beaucoup plus jeunes que moi!» Cependant, Mo trouve «les profs sympas» et décide de rester. En troisième année, elle obtient le premier prix de la Fondation Hans Wilsdorf pour la réalisation d'une montre double face et le prix Piaget la consacre, en sa dernière année d'apprentissage, meilleure designer. Mo rayonne. Elle sait que son inoxydable volonté est le moteur de sa réussite. «Insister pour trouver un stage, travailler le soir, consacrer mes vacances au travail, ça ne me dérange pas. Au contraire, ça me fait trop plaisir!» Et son attitude proactive paye. Elle décroche une cinquième place au championnat suisse du meilleur bijoutier, aligne les stages dans les plus prestigieuses manufactures de la place et rend volontiers hommage à sa mère dont le soutien indéfectible offre à son succès une aura de fierté. «Si j'étais restée en Chine, j'aurais probablement travaillé dans un bureau. Le hasard m'a fait entrer dans une excellente école et découvrir ce que j'aime réellement faire.»